Méditation
Cinquième
De l'essence
des choses matérielles;
et, derechef de Dieu, qu'il existe.
1. IL me reste beaucoup d'autres choses à examiner, touchant les
attributs de Dieu, et touchant ma propre nature, c'est-à-dire celle de
mon esprit: mais j'en reprendrai peut-être une autre fois la recherche.
Maintenant (après avoir remarqué ce qu'il faut faire ou éviter
pour parvenir à la connaissance de la vérité), ce que j'ai
principalement à faire, est d'essayer de sortir et de me débarrasser
de tous les doutes où je suis tombé ces jours passés, et
voir si l'on ne peut rien connaitre de certain touchant les choses matérielles.
[
E] [
L]
2. Mais avant
que j'examine s'il y a de telles choses qui existent hors de moi, je dois considérer
leurs idées, en tant qu'elles sont en ma pensée, et voir quelles
sont celles qui sont distinctes, et quelles sont celles qui sont confuses. [
E] [
L]
3. En premier
lieu, j'imagine distinctement cette quantité que les philosophes appellent
vulgairement la quantité continue, ou bien l'extension en longueur, largeur
et profondeur, qui est en cette quantité, ou plutôt en la chose
à qui on l'attribue. De plus, je puis nombrer en elle plusieurs diverses
parties, et attribuer à chacune de ces parties toutes sortes de grandeurs,
de figures, de situations, et de mouvements; et enfin, je puis assigner à
chacun de ces mouvements toutes sortes de durées. [
E] [
L]
4. Et je ne connais
pas seulement ces choses avec distinction, lorsque je les considère en
général; mais aussi, pour peu que j'y applique mon attention,
je conçois une infinité de particularités touchant les
nombres, les figures, les mouvements, et autres choses semblables, dont la vérité
se fait paraître avec tant d'évidence et s'accorde si bien avec
ma nature, que lorsque je commence à les découvrir, il ne me semble
pas que j'apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me ressouviens
de ce que je savais déjà auparavant, c'est-à-dire que j'aperçois
des choses qui étaient déjà dans mon esprit, quoique je
n'eusse pas encore tourné ma pensée vers elles. [
E] [
L]
5. Et ce que
je trouve ici de plus considérable, est que je trouve en moi une infinité
d'idées de certaines choses, qui ne peuvent pas être estimées
un pur néant, quoique peut-être elles n'aient aucune existence
hors de ma pensée, et qui ne sont pas feintes par moi, bien qu'il soit
en ma liberté de les penser ou ne les penser pas; mais elles ont leurs
natures vraies et immuables. Comme, par exemple, lorsque j'imagine un triangle,
encore qu'il n'y ait peut-être en aucun lieu du monde hors de ma pensée
une telle figure, et qu'il n'y en ait jamais eu, il ne laisse pas néanmoins
d'y avoir une certaine nature, ou forme, ou essence déterminée
de cette figure, laquelle est immuable et éternelle, que je n'ai point
inventée, et qui ne dépend en aucune façon de mon esprit;
comme il paraît de ce que l'on peut démontrer diverses propriétés
de ce triangle, à savoir, que les trois angles sont égaux à
deux droits, que le plus grand angle est soutenu par le plus grand côté,
et autres semblables, lesquelles maintenant, soit que je le veuille ou non,
je reconnais très clairement et très évidemment être
en lui, encore que je n'y aie pensé auparavant en aucune façon,
lorsque je me suis imaginé la première fois un triangle; et partant
on ne peut pas dire que je les aie feintes et inventées. [
E] [
L]
6. Et je n'ai
que faire ici de m'objecter, que peut-être cette idée du triangle
est venue en mon esprit par l'entremise de mes sens, parce que j'ai vu quelquefois
des corps de figure triangulaire; car le puis former en mon esprit une infinité
d'autres figures, dont on ne peut avoir le moindre soupçon que jamais
elles me soient tombées sous les sens, et je ne laisse pas toutefois
de pouvoir démontrer diverses propriétés touchant leur
nature, aussi bien que touchant celle du triangle: lesquelles certes doivent
être toutes vraies, puisque je les conçois clairement. Et partant
elles sont quelque chose, et non pas un pur néant; car il est très
évident que tout ce qui est vrai est quelque chose, et j'ai déjà
amplement démontré ci-dessus que toutes les choses que je connais
clairement et distinctement sont vraies. Et quoique je ne l'eusse pas démontré,
toutefois la nature de mon esprit est telle, que je ne me saurais empêcher
de les estimer vraies, pendant que je les conçois clairement et distinctement.
Et je me ressouviens que, lors même que j'étais encore fortement
attaché aux objets des sens, j'avais tenu au nombre des plus constantes
vérités celles que je concevais clairement et distinctement touchant
les figures, les nombres, et les autres choses qui appartiennent à l'arithmétique
et a la géométrie. [
E]
[
L]
7. Or maintenant,
si de cela seul que je puis tirer de ma pensée l'idée de quelque
chose, il s'ensuit que tout ce que je reconnais clairement et distinctement
appartenir à cette chose, lui appartient en effet, ne puis-je pas tirer
de ceci un argument et une preuve démonstrative de l'existence de Dieu?
Il est certain que je ne trouve pas moins en moi son idée, c'est-à-dire
l'idée d'un être souverainement parfait, que celle de quelque figure
ou de quelque nombre que ce soit. Et je ne connais pas moins clairement et distinctement
qu'une actuelle et éternelle existence appartient à sa nature,
que je connais que tout ce que je puis démontrer de quelque figure ou
de quelque nombre, appartient véritablement à la nature de cette
figure ou de ce nombre. Et partant, encore que tout ce que j'ai conclu dans
les Méditations précédentes, ne se trouvât point
véritable, l'existence de Dieu doit passer en mon esprit au moins pour
aussi certaine, que j'ai estimé jusques ici toutes les vérités
des mathématiques, qui ne regardent que les nombres et les figures: bien
qu'à la vérité. [
E]
[
L]
8. Cela ne paraisse
pas d'abord entièrement manifeste, mais semble avoir quelque apparence
de sophisme. Car, ayant accoutumé dans toutes les autres choses de faire
distinction entre l'existence et l'essence, je me persuade aisément que
l'existence peut être séparée de l'essence de Dieu, et qu'ainsi
on peut concevoir Dieu comme n'étant pas actuellement. Mais néanmoins,
lorsque j'y pense avec plus d'attention, je trouve manifestement que l'existence
ne peut non plus être séparée de l'essence de Dieu, que
de l'essence d'un triangle rectiligne la grandeur de ses trois angles égaux
à deux droits, ou bien de l'idée d'une montagne l'idée
d'une vallée; en sorte qu'il n'y a pas moins de répugnance de
concevoir un Dieu (c'est-à-dire un être souverainement parfait)
auquel manque l'existence (c'est-à-dire auquel manque quelque perfection),
que de concevoir une montagne qui n'ait point de vallée. [
E] [
L]
9. Mais encore
qu'en effet je ne puisse pas concevoir un Dieu sans existence, non plus qu'une
montagne sans vallée, toutefois, comme de cela seul que je conçois
une montagne avec une vallée, il ne s'ensuit pas qu'il y ait aucune montagne
dans le monde, de même aussi, quoique je conçoive Dieu avec l'existence,
il semble qu'il ne s'ensuit pas pour cela qu'il y en ait aucun qui existe: car
ma pensée n'impose aucune nécessité aux choses; et comme
il ne tient qu'à moi d'imaginer un cheval ailé, encore qu'il n'y
en ait aucun qui ait des ailes, ainsi je pourrais peut-être attribuer
l'existence à Dieu, encore qu'il n'y eût aucun Dieu qui existât.
[
E] [
L]
10. Tant s'en
faut, c'est ici qu'il y a un sophisme caché sous l'apparence de cette
objection: car de ce que je ne puis concevoir une montagne sans vallée,
il ne s'ensuit pas qu'il y ait au monde aucune montagne, ni aucune vallée,
mais seulement que la montagne et la vallée, soit qu'il y en ait, soit
qu'il n'y en ait point, ne se peuvent en aucune façon séparer
l'une d'avec l'autre; au lieu que, de cela seul que je ne puis concevoir Dieu
sans existence, il s'ensuit que l'existence est inséparable de lui, et
partant puisse pas qu'il existe véritablement: non pas que ma
pensée puisse faire que cela soit de la sorte, et qu'elle impose aux
choses aucune nécessité; mais, au contraire, parce que la nécessité
de la chose même, à savoir de l'existence de Dieu, détermine
ma pensée à le concevoir de cette façon. Car il n'est pas
en ma liberté de concevoir un Dieu sans existence (c'est-à-dire
un être souverainement parfait sans une souveraine perfection) , comme
il m'est libre d'imaginer un cheval sans ailes ou avec des ailes. [
E] [
L]
11. Et on ne
doit pas dire ici qu'il est à la vérité nécessaire
que j'avoue que Dieu existe, après que j'ai supposé qu'il possède
toutes sortes de perfections, puisque l'existence en est une, mais qu'en effet
ma première supposition n'était pas nécessaire; de même
qu'il n'est point nécessaire de penser que toutes les figures de quatre
côtés se peuvent inscrire dans le cercle, mais que, supposant que
j'aie cette pensée, je suis contraint d'avouer que le rhombe se peut
inscrire dans le cercle, puisque c'est une figure de quatre côtés;
et ainsi je serai contraint d'avouer une chose fausse. On ne doit point, dis-je,
alléguer cela: car encore qu'il ne soit pas nécessaire que je
tombe jamais dans aucune pensée de Dieu, néanmoins, toutes les
fois qu'il m'arrive de penser à un être premier et souverain, et
de tirer, pour ainsi dire, son idée du trésor de mon esprit, il
est nécessaire que je lui attribue toutes sortes de perfections, quoique
je ne vienne pas à les nombrer toutes, et à appliquer mon attention
sur chacune d'elles en particulier. Et cette nécessité est suffisante
pour me faire conclure (après que j'ai reconnu que l'existence est une
perfection), que cet être premier et souverain existe véritablement:
de même qu'il n'est pas nécessaire que j'imagine jamais aucun triangle;
mais toutes les fois que je veux considérer une figure rectiligne composée
seulement de trois angles, il est absolument nécessaire que je lui attribue
toutes les choses qui servent à conclure que ses trois angles ne sont
pas plus grands que deux droits, encore que peut-être je ne considère
pas alors cela en particulier. Mais quand j'examine quelles figures sont capables
d'être inscrites dans le cercle, il n'est en aucune façon nécessaire
que je pense que toutes les figures de quatre côtés sont de ce
nombre; au contraire, je ne puis pas même feindre que cela soit, tant
que je ne voudrai rien recevoir en ma pensée, que ce que je pourrai concevoir
clairement et distinctement. Et par conséquent il y a une grande différence
entre les fausses suppositions, comme est celle-ci, et les véritables
idées qui sont nées avec moi, dont la première et principale
est celle de Dieu. Car en effet je reconnais en plusieurs façons que
cette idée n'est point quelque chose de feint ou d'inventé, dépendant
seulement de ma pensée, mais que c'est l'image d'une vraie et immuable
nature. Premièrement, à cause que je ne saurais concevoir autre
chose que Dieu seul, à l'essence de laquelle l'existence appartienne
avec nécessité. Puis aussi, parce qu'il ne m'est pas possible
de concevoir deux ou plusieurs Dieux de même façon. Et, posé
qu'il y en ait un maintenant qui existe, je vois clairement qu'il est nécessaire
qu'il ait été auparavant de toute éternité, et qu'il
soit éternellement à l'avenir. Et enfin, parce que je connais
une infinité d'autres choses en Dieu, desquelles je ne puis rien diminuer
ni changer. [
E] [
L]
12. Au reste,
de quelque preuve et argument que je me serve, il en faut toujours revenir là,
qu'il n'y a que les choses que je conçois clairement et distinctement,
qui aient la force de me persuader entièrement. Et quoique entre les
choses que je conçois de cette sorte, il y en ait à la vérité
quelques-unes manifestement connues d'un chacun, et qu'il y en ait d'autres
aussi qui ne se découvrent qu'à ceux qui les considèrent
de plus près et qui les examinent plus exactement; toutefois, après
qu'elles sont une fois découvertes, elles ne sont pas estimées
moins certaines les unes que les autres. Comme, par exemple, en tout triangle
rectangle, encore qu'il ne paraisse pas d'abord si facilement que le carré
de la base est égal aux carrés des deux autres côtés,
comme il est évident que cette base est opposée au plus grand
angle, néanmoins, depuis que cela a été une fois reconnu,
on est autant persuadé de la vérité de l'un que de l'autre.
Et pour ce qui est de Dieu, certes, si mon esprit n'était prévenu
d'aucuns préjugés, et que ma pensée ne se trouvât
point divertie par la présence continuelle des images des choses sensibles
, il n'y aurait aucune chose que je connusse plutôt ni plus facilement
que lui. Car y a-t-il rien de soi plus clair et plus manifeste, que de penser
qu'il y a un Dieu, c'est-à-dire un être souverain et parfait, en
l'idée duquel seul l'existence nécessaire ou éternelle
est comprise, et par conséquent qui existe ? [
E]
[
L]
13. Et quoique
pour bien concevoir cette vérité, j'aie eu besoin d'une grande
application d'esprit, toutefois à présent je ne m'en tiens pas
seulement aussi assuré que de tout ce qui me semble le plus certain:
mais, outre cela, je remarque que la certitude de toutes les autres choses en
dépend si absolument, que sans cette connaissance il est impossible de
pouvoir jamais rien savoir parfaitement. [
E] [
L]
14. Car encore
que je sois d'une telle nature, que, dès aussitôt que je comprends
quelque chose fort clairement et fort distinctement, je suis naturellement porté
à la croire vraie; néanmoins, parce que je suis aussi d'une telle
nature, que je ne puis pas avoir l'esprit toujours attaché à une
même chose, et que souvent je me ressouviens d'avoir jugé une chose
être vraie; lorsque je cesse de considérer les raisons qui m'ont
oblige à la juger telle, il peut arriver pendant ce temps-là que
d'autres raisons se présentent à moi, lesquelles me feraient aisément
changer d'opinion, si j'ignorais qu'il y eût un Dieu. Et ainsi je n'aurais
jamais une vraie et certaine science d'aucune chose que ce soit, mais seulement
de vagues et inconstantes opinions. Comme, par exemple, lorsque je considère
la nature du triangle, je connais évidemment, moi qui suis un peu versé
dans la géométrie, que ses trois angles sont égaux à
deux droits, et il ne m'est pas possible de ne le point croire, pendant que
j 'applique ma pensée à sa démonstration; mais aussitôt
que je l'en détourne, encore que je me ressouvienne de l'avoir clairement
comprise, toutefois il se peut faire aisément que je doute de sa vérité,
si j'ignore qu'il y ait un Dieu. Car je puis me persuader d'avoir été
fait tel par la nature, que je me puisse aisément tromper, même
dans les choses que je crois comprendre avec le plus d'évidence et de
certitude; vu principalement que je me ressouviens d'avoir souvent estimé
beaucoup de choses pour vraies et certaines, lesquelles par après d'autres
raisons m'ont porté à juger absolument fausses. [
E] [
L]
15. Mais après
que j'ai reconnu qu'il y a un Dieu, parce qu'en même temps j'ai reconnu
aussi que toutes choses dépendent de lui, et qu'il n'est point trompeur,
et qu'en suite de cela j'ai jugé que tout ce que je conçois clairement
et distinctement ne peut manquer d'être vrai: encore que je ne pense plus
aux raisons pour lesquelles j'ai jugé cela être véritable,
pourvu que je me ressouvienne de l'avoir clairement et distinctement compris,
on ne me peut apporter aucune raison contraire, qui me le fasse jamais révoquer
en doute; et ainsi j'en ai une vraie et certaine science. Et cette même
science s'étend aussi à toutes les autres choses que je me ressouviens
d'avoir autrefois démontrées, comme aux vérités
de la géométrie, et autres semblables: car qu'est-ce que l'on
me peut objecter, pour m'obliger à les révoquer en doute? Me dira-t-on
que ma nature est telle que je suis fort sujet à me méprendre?
Mais je sais déjà que je ne puis me tromper dans les jugements
dont je connais clairement les raisons. Me dirat-on que j'ai tenu autrefois
beaucoup de choses pour vraies et certaines, lesquelles j'ai reconnues par après
être fausses? Mais je n'avais connu clairement ni distinctement aucune
de ces choses-là, et, ne sachant point encore cette règle par
laquelle je m'assure de la vérité, j'avais été porté
à les croire par des raisons que j'ai reconnues depuis être moins
fortes que je ne me les étais pour lors imaginées. Que me pourra-t-
on donc objectier davantage ? Que peut-être je dors (comme je me l'étais
moi-même objecté ci-devant), ou bien que toutes les pensées
que j'ai maintenant ne sont pas plus vraies que les rêveries que nous
imaginons étant endormis? Mais quand bien même je dormirais, tout
ce qui se présente à mon esprit avec évidence, est absolument
véritable. [
E] [
L]
16. Et ainsi
je reconnais très clairement que la certitude et la vérité
de toute science dépend de la seule connaissance du vrai Dieu: en sorte
qu'avant que je le connusse, je ne pouvais savoir parfaitement aucune autre
chose. Et à présent que je le connais, j'ai le moyen d'acquérir
une science parfaite touchant une infinité de choses, non seulement de
celles qui sont en lui, mais aussi de celles qui appartiennent à la nature
corporelle, en tant qu'elle peut servir d'objet aux démonstrations des
géomètres, lesquels n'ont point d'égard à son existence.
[
E] [
L]
[LoD]
[S]
[M
1]
[M 2]
[M 3]
[M
4]
[M 6]
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