Méditation
Troisième
De Dieu;
qu'il existe.
1. JE fermerai maintenant les yeux, je boucherai mes oreilles, je détournerai
tous mes sens, j'effacerai même de ma pensée toutes les images
des choses corporelles, ou du moins, parce qu'à peine cela se peut-il
faire, je les réputerai comme vaines et comme fausses; et ainsi m'entretenant
seulement moi-même, et considérant mon intérieur, je tâcherai
de me rendre peu à peu plus connu et plus familier à moi- même.
Je suis une chose qui pense, c'est-à-dire qui doute, qui affirme, qui
nie, qui connaît peu de choses, qui en ignore beaucoup, qui aime, qui
hait, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent. Car, ainsi
que j'ai remarqué ci-devant, quoique les choses que je sens et que j'imagine
ne soient peut-être rien du tout hors de moi et en elles-mêmes,
je suis néanmoins assuré que ces façons de penser, que
j'appelle sentiments et imaginations, en tant seulement qu'elles sont des façons
de penser, résident et se rencontrent certainement en moi. [
E][
L]
2. Et dans ce
peu que je viens de dire, je crois avoir rapporté tout ce que je sais
véritablement, ou du moins tout ce que jusques ici j'ai remarqué
que je savais. Maintenant je considérerai plus exactement si peut-être
il ne se retrouve point en moi d'autres connaissances que je n'aie pas encore
aperçues. Je suis certain que je suis une chose qui pense; mais ne sais-je
donc pas aussi ce qui est requis pour me rendre certain de quelque chose? Dans
cette première connaissance, il ne se rencontre rien qu'une claire et
distincte perception de ce que je connais; laquelle de vrai ne serait pas suffisante
pour m'assurer qu'elle est vraie, s'il pouvait jamais arriver qu'une chose que
je concevrais ainsi clairement et distinctement se trouvât fausse. Et
partant il me semble que déjà je puis établir pour règle
générale, que toutes les choses que nous concevons fort clairement
et fort distinctement, sont toutes vraies. [
E][
L]
3. Toutefois
j'ai reçu et admis ci-devant plusieurs choses comme très certaines
et très manifestes, lesquelles néanmoins j'ai reconnu par après
être douteuses et incertaines. Quelles étaient donc ces choses-là?
C'était la terre, le ciel, les astres, et toutes les autres choses que
j'apercevais par l'entremise de mes sens. Or qu'est-ce que je concevais clairement
et distinctement en elles ? Certes rien autre chose sinon que les idées
ou les pensées de ces choses se présentaient à mon esprit.
Et encore à présent je ne nie pas que ces idées ne se rencontrent
en moi. Mais il y avait encore une autre chose que j'assurais, et qu'à
cause de l'habitude que j'avais à la croire, je pensais apercevoir très
clairement, quoique véritablement je ne l'aperçusse point, à
savoir qu'il y avait des choses hors de moi, d'où procédaient
ces idées, et auxquelles elles étaient tout à fait semblables.
Et c'était en cela que je me trompais; ou, si peut-être je jugeais
selon la vérité, ce n'était aucune connaissance que j'eusse,
qui fût cause de la vérité de mon jugement. [
E][
L]
4. Mais lorsque
je considérais quelque chose de fort simple et de fort facile touchant
l'arithmétique et la géométrie, par exemple que deux et
trois joints ensemble produisent le nombre de cinq, et autres choses semblables,
ne les concevais-je pas au moins assez clairement pour assurer qu'elles étaient
vraies? Certes si j'ai jugé depuis qu'on pouvait douter de ces choses,
ce n'a point été pour autre raison, que parce qu'il me venait
en l'esprit, que peut-être quelque Dieu avait pu me donner une telle nature,
que je me trompasse même touchant les choses qui me semblent les plus
manifestes. Mais toutes les fois que cette opinion ci-devant conçue de
la souveraine puissance d'un Dieu se présente à ma pensée
je suis contraint d'avouer qu'il lui est facile, s'il le veut, de faire en sorte
que je m'abuse, même dans les choses que je crois connaître avec
une évidence très grande. Et au contraire toutes les fois que
je me tourne vers les choses que je pense concevoir fort clairement, je suis
tellement persuadé par elles, que de moi-même je me laisse emporter
à ces paroles: Me trompe qui pourra, si est-ce qu'il ne saurait jamais
faire que je ne sois rien tandis que je penserai être quelque chose; ou
que quelque jour il soit vrai que je n'aie jamais été, étant
vrai maintenant que je suis, ou bien que deux et trois joints ensemble fassent
plus ni moins que cinq, ou choses semblables, que je vois clairement ne pouvoir
être d'autre façon que je les conçois. Et certes, puisque
je n'ai aucune raison de croire qu'il y ait quelque Dieu qui soit trompeur,
et même que je n'aie pas encore considéré celles qui prouvent
qu'il y a un Dieu, la raison de douter qui dépend seulement de cette
opinion, est bien légère, et pour ainsi dire métaphysique.
Mais afin de la pouvoir tout à fait ôter, je dois examiner s'il
y a un Dieu, sitôt que l'occasion s'en présentera; et si je trouve
qu'il y en ait un, je dois aussi examiner s'il peut être trompeur: car
sans la connaissance de ces deux vérités, je ne vois pas que je
puisse jamais être certain d'aucune chose. Et afin que je puisse avoir
occasion d'examiner cela sans interrompre l'ordre de méditer que je me
suis proposé, qui est de passer par degrés des notions que je
trouverai les premières en mon esprit à celles que j'y pourrai
trouver après, il faut ici que je divise toutes mes pensées en
certains genres, et que je considère dans lesquels de ces genres il y
a proprement de la vérité ou de l'erreur. [
E][
L]
5. Entre mes
pensées, quelques-unes sont comme les images des choses, et c'est à
celles-là seules que convient proprement le nom d'idée: comme
lorsque je me représente un homme, ou une chimère, ou le ciel,
ou un ange, ou Dieu même. D'autres, outre cela, ont quelques autres formes:
comme, lorsque je veux, que je crains, que j'affirme ou que je nie, je conçois
bien alors quelque chose comme le sujet de l'action de mon esprit, mais j'ajoute
aussi quelque autre chose par cette action à l'idée que j'ai de
cette chose-là; et de ce genre de pensées, les unes sont appelées
volontés ou affections, et les autres jugements. [
E][
L]
6. Maintenant,
pour ce qui concerne les idées, si on les considère seulement
en elles-mêmes, et qu'on ne les rapporte point à quelque autre
chose, elles ne peuvent, à proprement parler, être fausses; car
soit que j'imagine une chèvre ou une chimère, il n'est pas moins
vrai que j'imagine l'une que l'autre. Il ne faut pas craindre aussi qu'il se
puisse rencontrer de la fausseté dans les affections ou volontés;
car encore que je puisse désirer des choses mauvaises, ou même
qui ne furent jamais, toutefois il n'est pas pour cela moins vrai que je les
désire. Ainsi il ne reste plus que les seuls jugements, dans lesquels
je dois prendre garde soigneusement de ne me point tromper. Or la principale
erreur et la plus ordinaire qui s'y puisse rencontrer, consiste en ce que je
juge que les idées qui sont en moi sont semblables, ou conformes à
des choses qui sont hors de moi; car certainement, si je considérais
seulement les idées comme de certains modes ou façons de ma pensée,
sans les vouloir rapporter à quelque autre chose d'extérieur,
à peine me pourraient-elles donner occasion de faillir. [
E][
L]
7. Or de ces
idées les unes me semblent étre nées avec moi, les autres
être étrangères et venir de dehors, et les autres être
faites et inventées par moi-même. Car, que j'aie la faculté
de concevoir ce que c'est qu'on nomme en général une chose, ou
une vérité, ou une pensée, il me semble que je ne tiens
point cela d'ailleurs que de ma nature propre; mais si j'ouis maintenant quelque
bruit, si je vois le soleil, si je sens de la chaleur, jusqu'à cette
heure j'ai jugé que ces sentiments procédaient de quelques choses
qui existent hors de moi; et enfin il me semble que les sirènes, les
hippogriffes et toutes les autres semblables chimères sont des fictions
et inventions de mon esprit. Mais aussi peut-être me puis-je persuader
que toutes ces idées sont du genre de celles que j'appelle étrangères,
et qui viennent de dehors, ou bien qu'elles sont toutes nées avec moi,
ou bien qu'elles ont toutes été faites par moi; car je n'ai point
encore clairement découvert leur véritable origine. [
E][
L]
8. Et ce que
j'ai principalement à faire en cet endroit, eset de considérer,
touchant celles qui me semblent venir de quelques objets qui sont hors de moi,
quelles sont les raisons qui m'obligent à les croire semblables à
ces objets. La première de ces raisons est qu'il me semble que cela m'est
enseigné par la nature; et la seconde, que j'expérimente en moi-même
que ces idées ne dépendent point de ma volonté; car souvent
elles se présentent à moi malgré moi, comme maintenant,
soit que je le veuille, soit que je ne le veuille pas, je sens de la chaleur,
et pour cette cause je me persuade que ce sentiment ou bien cette idée
de la chaleur est produite en moi par une chose différente de moi, à
savoir par la chaleur du feu auprès duquel je me rencontre. Et je ne
vois rien qui me semble plus raisonnable, que de juger que cette chose étrangère
envoie et imprime en moi sa ressemblance plutôt qu'aucune autre chose.
[
E][
L]
9. Maintenant
il faut que je voie si ces raisons sont assez fortes et convaincantes. Quand
je dis qu'il me semble que cela m'est enseigné par la nature, j'entends
seulement par ce mot de nature une certaine inclination qui me porte à
croire cette chose, et non pas une lumière naturelle qui me fasse connaitre
qu'elle est vraie. Or ces deux choses diffèrent beaucoup entre elles;
car je ne saurais rien révoquer en doute de ce que la lumière
naturelle me fait voir être vrai, ainsi qu'elle m'a tantôt fait
voir que, de ce que je doutais, je pouvais conclure que j'étais. Et je
n'ai en moi aucune autre faculté, ou puissance, pour distinguer le vrai
du faux, qui me puisse enseigner que ce que cette lumière me montre comme
vrai ne l'est pas, et à qui je me puisse tant fier qu'à elle.
Mais, pour ce qui est des inclinations qui me semblent aussi m'être naturelles,
j'ai souvent remarqué, lorsqu'il a été question de faire
choix entre les vertus et les vices, qu'elles ne m'ont pas moins porté
au mal qu'au bien; c'est pourquoi je n'ai pas sujet de les suivre non plus en
ce qui regarde le vrai et le faux. [
E][
L]
10. Et pour l'autre raison, qui est que ces idées doivent venir d'ailleurs, puisqu'elles
ne dépendent pas de ma volonté, je ne la trouve non plus convaincante.
Car tout de même que ces inclinations, dont je parlais tout maintenant,
se trouvent en moi, nonobstant qu'elles ne s'accordent pas toujours avec ma
volonté, ainsi peut-être qu'il y a en moi quelque faculté
ou puissance propre à produire ces idées sans l'aide d'aucunes
choses extérieures, bien qu'elle ne me soit pas encore connue; comme
en effet il m'a toujours semblé jusques ici que, lorsque je dors, elles
se forment ainsi en moi sans l'aidé des objets qu'elles représentent.
[
E][
L]
11. Et enfin,
encore que je demeurasse d'accord qu'elles sont causées par ces objets,
ce n'est pas une conséquence nécessaire qu'elles doivent leur
être semblables. Au contraire, j'ai souvent remarqué, en beaucoup
d'exemples, qu'il y avait une grande différence entre l'objet et son
idée. Comme, par exemple, je trouve dans mon esprit deux idées
du soleil toutes diverses: l'une tire son origine des sens, et doit être
placée dans le genre de celles que j'ai dit ci-dessus venir de dehors,
par laquelle il me paraît extrêmement petit; l'autre est prise des
raisons de l'astronomie, c'est-à-diré de certaines notions nées
avec moi, ou enfin est formée par moi-même de quelque sorte que
ce puisse être par laquelle il me paraît plusieurs fois plus grand
que toute la terre. Certes, ces deux idées que je conçois du soleil,
ne peuvent pas être toutes deux semblables au même soleil; et la
raison me fait croire que celle qui vient immédiatement de son apparence,
est celle qui lui est le plus dissemblable. [
E][
L]
12. Tout cela
me fait assez connaître que jusques à cette heure ce n'a point
été par un jugement certain et prémédité,
mais seulement par une aveugle et téméraire impulsion, que j'ai
cru qu'il y avait des choses hors de moi, et différentes de mon être,
qui, par les organes de mes sens, ou par quelque autre moyen que ce puisse être,
envoyaient en moi leurs idées ou images, et y imprimaient leurs ressemblances.
[
E][
L]
13. Mais il
se présente encore une autre voie pour rechercher si, entre les choses
dont j'ai en moi les idées, il y en a quelques-unes qui existent hors
de moi. A savoir, si ces idées sont prises en tant seulement que ce sont
de certaines façons de penser, je ne reconnais entre elles aucune différence
ou inégalité, et toutes semblent procéder de moi d'une
même sorte; mais, les considérant comme des images, dont les unes
représentent une chose et les autres une autre, il est évident
qu'elles sont fort différentes les unes des autres. Car, en effet celles
qui me représentent des substances, sont sans doute quelque chose de
plus, et contiennent en soi (pour ainsi parler) plus de réalité
objective, c'est-à-dire participent par représentation à
plus de degrés d'être ou de perfection, que celles qui me représentent
seulement des modes ou accidents. De plus, celle par laquelle je conçois
un Dieu souverain, éternel, infini, immuable, tout connaissant, tout-puissant,
et Créateur universel de toutes les choses qui sont hors de lui; celle-là,
dis-je, a certainement en soi plus de réalité objective, que celles
par qui les substances finies me sont représentées. [
E][
L]
14. Maintenant,
c'est une chose manifeste par la lumière naturelle, qu'il doit y avoir
pour le moins autant de réalité dans la cause efficiente et totale
que dans son effet: car d'où est-ce que l'effet peut tirer sa réalité
sinon de sa cause ? et comment cette cause la lui pourrait-elle communiquer,
si elle ne l'avait en elle-même? Et de là il suit, non seulement
que le néant ne saurait produire aucune chose, mais aussi que ce qui
est plus parfait, c'est-à-dire qui contient en soi plus de réalité,
ne peut être une suite et une dépendance du moins parfait. Et cette
vérité n'est pas seulement claire et évidente dans les
effets qui ont cette réalité que les philosophes appellent actuelle
ou formelle, mais aussi dans les idées où l'on considère
seulement la réalité qu'ils nomment objective: par exemple, la
pierre qui n'a point encore été, non seulement ne peut pas maintenant
commencer d'être, si elle n'est produite par une chose qui possède
en soi formellement, ou éminemment, tout ce qui entre en la composition
de la pierre, c'est-à-dire qui contienne en soi les mêmes choses
ou d'autres plus excellentes que celles qui sont dans la pierre; et la chaleur
ne peut être produite dans un sujet qui en était auparavant privé,
si ce n'est par une chose qui soit d'un ordre, d'un degré ou d'un genre
au moins aussi parfait que la chaleur, et ainsi des autres. Mais encore, outre
cela, l'idée de la chaleur, ou de la pierre, ne peut pas être en
moi, si elle n'y a été mise par quelque cause, qui contienne en
soi pour le moins autant de réalité, que j'en conçois dans
la chaleur ou dans la pierre. Car encore que cette cause-là ne transmette
en mon idée aucune chose de sa réalité actuelle ou formelle,
on ne doit pas pour cela s'imaginer que cette cause doive être moins réelle;
mais on doit savoir que toute idée étant un ouvrage de l'esprit,
sa nature est telle qu'elle ne demande de soi aucune autre réalité
formelle, que celle qu'elle reçoit et emprunte de la pensée ou
de l'esprit, dont elle est seulement un mode, c'est-à-dire une manière
ou façon de penser. Or, afin qu'une idée contienne une telle réalité
objec'tive plutôt qu'une autre, elle doit sans doute avoir cela de quelque
cause, dans laquelle il se rencontre pour le moins autant de réalité
formelle que cette idée contient de réalité objective.
Car si nous supposons qu'il se trouve quelque chose dans l'idée, qui
ne se rencontre pas dans sa cause, il faut donc qu'elle tienne cela du néant;
mais, pour imparfaite que soit cette façon d'être, par laquelle
une chose est objectivement ou par représentation dans l'entendement
par son idée, certes on ne peut pas néanmoins dire que cette façon
et manière-là ne soit rien, ni par conséquent que cette
idée tire son origine du néant. [
E][
L]
15. Je ne dois
pas aussi douter qu'il ne soit nécessaire que la réalité
soit formellement dans les causes de mes idées, quoique la réalité
que je considère dans ces idées soit seulement objective, ni penser
qu'il suffit que cette réalité se rencontre objectivement dans
leurs causes; car, tout ainsi que cette manière d'être objectivement
appartient aux idées, de leur propre nature, de même aussi la manière
ou la façon d'être formellement appartient aux causes de ces idées
(à tout le moins aux premières et principales) de leur propre
nature. Et encore qu'il puisse arriver qu'une idée donne la naissance
à une autre idée, cela ne peut pas toutefois être à
l'infini, mais il faut à la fin parvenir à une première
idée, dont la cause soit comme un patron ou un original, dans lequel
toute la réalité ou perfection soit contenue formellement et en
effet, qui se rencontre seulement objectivement ou par représentation
dans ces idées. En sorte que la lumière naturelle me fait connaître
évidemment, que les idées sont en moi comme des tableaux, ou des
images, qui peuvent à la vérité facilement déchoir
de la perfection des choses dont elles ont été tirées,
mais qui ne peuvent jamais rien contenir de plus grand ou de plus parfait. [
E][
L]
16. Et d'autant
plus longuement et soigneusement j'examine toutes ces choses, d'autant plus
clairement et distinctement je connais qu'elles sont vraies. Mais enfin que
conclurai-je de tout cela? C'est à savoir que, si la réalité
objective de quelqu'une de mes idées est telle, que je connaisse clairement
qu'elle n'est point en moi, ni formellement, ni éminemment, et que par
conséquent je ne puis pas moi-même en être la cause, il suit
de là nécessairement que je ne suis pas seul dans le monde, mais
qu'il y a encore quelque autre chose qui existe, et qui est la cause de cette
idée; au lieu que, s'il ne se rencontre point en moi de telle idée,
je n'aurai aucun argument qui me puisse convaincre et rendre certain de l'existence
d'aucune autre chose que de moi-même; car je les ai tous soigneusement
recherchés, et je n'en ai pu trouver aucun autre jusqu'à présent.
[
E][
L]
17. Or entre
ces idées, outre celle qui me représente à moi-même,
de laquelle il ne peut y avoir ici aucune difficulté, il y en a une autre
qui me représente un Dieu, d'autres des choses corporelles et inanimées,
d'autres des anges, d'autres des animaux, et d'autres enfin qui me représentent
des hommes semblables à moi. [
E][
L]
18. Mais pour
ce qui regarde les idées qui me représentent d'autres hommes,
ou des animaux, ou des anges, je conçois facilement qu'elles peuvent
être formées par le mélange et la composition des autres
idées que j'ai des choses corporelles et de Dieu, encore que hors de
moi il n'y eût point d'autres hommes dans le monde, ni aucuns animaux,
ni aucuns anges. [
E][
L]
19. Et pour ce qui regarde les idées des choses corporelles, je n'y reconnais rien
de si grand ni de si excellent, qui ne me semble pouvoir venir de moi-même;
car, si je les considère de plus près, et si je les examine de
la même façon que j'examinais hier l'idée de la cire, je
trouve qu'il ne s'y rencontre que fort peu de chose que je conçoive clairement
et distinctement: à savoir, la grandeur ou bien l'extension en longueur,
largeur et profondeur; la figure qui est formée par les termes et les
bornes de cette extension; la situation que les corps diversement figurés
gardent entre eux; et le mouvement ou le changement de cette situation; auxquelles
on peut ajouter la substance, la durée, et le nombre. Quant aux autres
choses, comme la lumière, les couleurs, les sons, les odeurs, les saveurs,
la chaleur, le froid, et les autres qualités qui tombent sous l'attouchement,
elles se rencontrent dans ma pensée avec tant d'obscurité et de
confusion, que j'ignore même si elles sont véritables, ou fausses
et seulement apparentes, c'est-à-dire si les idées que je conçois
de ces qualités, sont en effet les idées de quelques choses réelles,
ou bien si elles ne me répresentent que des êtres chimériques,
qui ne peuvent exister. Car, encore que j'aie remarqué ci-devant, qu'il
n'y a que dans les jugements que se puisse rencontrer la vraie et formelle fausseté,
il se peut néanmoins trouver dans les idées une certaine fausseté
matérielle, à savoir, lorsqu'elles représentent ce qui
n'est rien comme si c'était quelque chose. Par exemple, les idées
que j'ai du froid et de la chaleur sont si peu claires et si peu distinctes,
que par leur moyen je ne puis pas discerner si le froid est seulement une privation
de la chaleur, ou la chaleur une privation du froid, ou bien si l'une et l'autre
sont des qualités réelles, ou si elles ne le sont pas; et d'autant
que, les idées étant comme des images, il n'y en peut avoir aucune
qui ne nous semble représenter quelque chose, s'il est vrai de dire que
le froid ne soit autre chose qu'une privation de la chaleur, l'idée qui
me le représente comme quelque chose de réel et de positif, ne
sera pas mal à propos appelée fausse, et ainsi des autres semblables
idées; auxquelles certes il n'est pas nécessaire que j'attribue
d'autre auteur que moi-même. [
E][
L]
20. Car, si
elles sont fausses, c'est-à-dire si elles représentent des choses
qui ne sont point, la lumière naturelle me fait connaître qu'elles
procèdent du néant, c'est-à-dire qu'elles ne sont en moi,
que parce qu'il manque quelque chose à ma nature, et qu'elIe n'est pas
toute parfaite. Et si ces idées sont vraies, néanmoins, parce
qu'elles me font paraître si peu de réalité, que même
je ne puis pas nettement discerner la chose représentée d'avec
le non-être, je ne vois point de raison pourquoi elles ne puissent être
produites par moimême, et que je n'en puisse être l'auteur. [
E][
L]
21. Quant aux idées claires et distinctes que j'ai des choses corporelles, il y en
a quelques-unes qu'il semble que j'ai pu tirer de l'idée que j'ai de
moi-même, comme celle que j'ai de la substance, de la durée, du
nombre, et d'autres choses semblables. Car, lorsque je pense que la pierre est
une substance, ou bien une chose qui de soi est capable d'exister, puis que
je suis une substance, quoique je conçoive bien que je suis une chose
qui pense et non étendue, et que la pierre au contraire est une chose
étendue et qui ne pense point, et qu'ainsi entre ces deux conceptions
il se rencontre une notable différence, toutefois elles semblent convenir
en ce qu'elles représentent des substances. De même, quand je pense
que je suis mainteniant, et que je me ressouviens outre cela d'avoir été
autrefois, et que je conçois plusieurs diverses pensées dont je
connais le nombre, alors j'acquiers en moi les idées de la durée
et du nombre, lesquelles, par après, je puis transférer à
toutes les autres choses que je voudrai. Pour ce qui est des autres qualités
dont les idées des choses corporelles sont composées, à
savoir, l'étendue, la figure, la situation, et le mouvement de lieu,
il est vrai qu'elles ne sont point formellement en moi, puisque je ne suis qu'une
chose qui pense; mais parce que ce sont seulement de certains modes de la substance,
et comme les vêtements sous lesquels la substance corporelle nous paraît,
et que je suis aussi moi-même une substance, il semble qu'elles puissent
être contenues en moi éminemment. [
E][
L]
22. Partant
il ne reste que la seule idée de Dieu, dans laquelle il faut considérer
s'il y a quelque chose qui n'ait pu venir de moi-même. Par le nom de Dieu
j'entends une substance infinie, éternelle, immuable, indépendante,
toute connaissante, toute-puissante, et par laquelle moi-même, et toutes
les autres choses qui sont (s'il est vrai qu'il y en ait qui existent) ont été
créées et produites. Or ces avantages sont si grands et si éminents,
que plus attentivement je les considère, et moins je me persuade que
l'idée que j'en ai puisse tirer son origine de moi seul. Et par conséquent
il faut nécessairement conclure de tout ce que j'ai dit auparavant, que
Dieu existe. [
E][
L]
23. Car, encore que l'idée de la substance soit en moi, de cela même que je suis
une substance, je n'aurais pas néanmoins l'idée d'une substance
infinie, moi qui suis un être fini, si elle n'avait été
mise en moi par quelque substance qui fût véritablement infinie.
[
E][
L]
24. Et je ne
me dois pas imaginer que je ne conçois pas l'infini par une véritable
idée, mais seulement par la négation de ce qui est fini, de même
que je comprends le repos et les ténèbres par la négation
du mouvement et de la lumière: puisque au contraire je vois manifestement
qu'il se rencontre plus de réalité dans la substance infinie que
dans la substance finie, et partant que j'ai en quelque façon premièrement
en moi la notion de l'infini, que du fini, c'est-à-dire de Dieu, que
de moi-même. Car comment serait-il possible que je pusse connaître
que je doute et que je désire, c'est-à-dire qu'il me manque quelque
chose et que je ne suis pas tout parfait, si je n'avais en moi aucune idée
d'un être plus parfait que le mien, par la comparaison duquel je connaîtrais
les défauts de ma nature ? [
E][
L]
25. Et l'on
ne peut pas dire que peut-être cette idée de Dieu est matériellement
fausse, et que par conséquent je la puis tenir du néant, c'est-à-dire
qu'elle peut être en moi pour ce que j'ai du défaut, comme j'ai
dit ci-devant des idées de la chaleur et du froid, et d'autres choses
semblables: car, au contraire, cette idée étant fort claire et
fort distincte, et contenant en soi plus de réalité objective
qu'aucune autre, il n'y en a point qui soit de soi plus vraie, ni qui puisse
être moins soupçonnée d'erreur et de fausseté. L'idée,
dis-je, de cet être souverainement parfait et infini est entièrement
vraie; car, encore que peut-être l'on puisse feindre qu'un tel être
n'existe point, on ne peut pas feindre néanmoins que son idée
ne me représente rien de réel, comme j'ai tantôt dit de
l'idée du froid. Cette même idée est aussi fort claire et
fort distincte, puisque tout ce que mon esprit conçoit clairement et
distinctement de réel et de vrai, et qui contient en soi quelque perfection,
est contenu et renfermé tout entier dans cette idée. Et ceci ne
laisse pas d'être vrai, encore que je ne comprenne pas l'infini, ou même
qu'il se rencontre en Dieu une infinité de choses que je ne puis comprendre,
ni peut-être aussi atteindre aucunement par la pensée: car il est
de la nature de l'infini, que ma nature, qui est finie et bornée, ne
le puisse comprendre; et il suffit que je conçoive bien cela, et que
je juge que toutes les choses que je conçois clairement, et dans lesquelles
je sais qu'il y a quelque perfection, et peut-être aussi une infinité
d'autres que j'ignore, sont en Dieu formellement ou éminemment, afin
que l'idée que j'en ai soit la plus vraie, la plus claire et la plus
distincte de toutes celles qui sont en mon esprit. [
E][
L]
26. Mais peut-être
aussi que je suis quelque chose de plus que je ne m'imagine, et que toutes les
perfections que j'attribue à la nature d'un Dieu, sont en quelque façon
en moi en puissance, quoiqu'elles ne se produisent pas encore, et ne se fassent
point paraître par leurs actions. En effet j'expérimente déjà
que ma connaissance s'augmente et se perfectionne peu à peu, et je ne
vois rien qui la puisse empêcher de s'augmenter de plus en plus jusques
à l'infini; puis, étant ainsi accrue et perfectionnée,
je ne vois rien qui empêche que je ne puisse m'acquérir par son
moyen toutes les autres perfections de la nature divine; et enfin il semble
que la puissance que j'ai pour l'acquisition de ces perfections, si elle est
en moi, peut être capable d'y imprimer et d'y introduire leurs idées.
[
E][
L]
27. Toutefois,
en y regardant un peu de près, je reconnais que cela ne peut être;
car, premièrement, encore qu'il fût vrai que ma connaissance acquît
tous les jours de nouveaux degrés de perfection, et qu'il y eût
en ma nature beaucoup de choses en puissance, qui n'y sont pas encore actuellement,
toutefois tous ces avantages n'appartiennent et n'approchent en aucune sorte
de l'idée que j'ai de la Divinité, dans laquelle rien ne se rencontre
seulement en puissance, mais tout y est actuellement et en effet. Et même
n'est-ce pas un argument infaillible et très certain d'imperfection en
ma connaissance, de ce qu'elle s'accroît peu à peu, et qu'elle
s'augmente par degrés ? Davantage, encore que ma connaissance s'augmentât
de plus en plus, néanmoins je ne laisse pas de concevoir qu'elle ne saurait
être actuellement infinie, puisqu'elle n'arrivera jamais à un si
haut point de perfection, qu'elle ne soit encore capable d'acquérir quelque
plus grand accroissement. Mais je conçois Dieu actuellement infini en
un si haut degré, qu'il ne se peut rien ajouter à la souveraine
perfection qu'il possède. Et enfin je comprends fort bien que l'être
objectif d'une idée ne peut être produit par un être qui
existe seulement en puissance, lequel à proprement parler n'est rien,
mais seulement par un être formel ou actuel. [
E][
L]
28. Et certes je ne vois rien en tout ce que je viens de dire, qui ne soit très aisé
à connaître par la lumière naturelle à tous ceux
qui voudront y penser soigneusement; mais lorsque je relâche quelque chose
de mon attention, mon esprit se trouvant obscurci et comme aveuglé par
les images des choses sensibles, ne se ressouvient pas facilement de la raison
pourquoi l'idée que j'ai d'un être plus parfait que le mien, doit
nécessairement avoir été mise en moi par un être
qui soit en effet plus parfait. C'est pourquoi je veux ici passer outre, et
considérer si moi-même, qui ai cette idée de Dieu, je pourrais
être, en cas qu'il n'y eût point de Dieu.[
E][
L]
29. Et je demande,
de qui aurais-je mon existence ? Peut-être de moi-même, ou de mes
parents, ou bien de quelques autres causes moins parfaites que Dieu; car on
ne se peut rien imaginer de plus parfait, ni même d'égal à
lui. [
E][
L]
30. Or, si j'étais
indépendant de tout autre, et que je fusse moi-même l'auteur de
mon être, certes je ne douterais d'aucune chose, je ne concevrais plus
de désirs, et enfin il ne me manquerait aucune perfection; car je me
serais donné à moi-même toutes celles dont j'ai en moi quelque
idée, et ainsi je serais Dieu. Et je ne me dois point imaginer que les
choses qui me manquent sont peut-être plus difficiles à acquérir,
que celles dont je suis déjà en possession; car au contraire il
est très certain, qu'il a été beaucoup plus difficile,
que moi, c'est-à-dire une chose ou une substance qui pense, soit sorti
du néant, qu'il ne me serait d'acquérir les lumières et
les connaissances de plusieurs choses que j'ignore, et qui ne sont que des accidents
de cette substance. Et ainsi sans difficulté, si je m'étais moi-même
donné ce plus que je viens de dire, c'est-à-dire si j'étais
l'auteur de ma naissance et de mon existence, je ne me serais pas privé
au moins des choses qui sont de plus facile acquisition, à savoir, de
beaucoup de connaissances dont ma nature est dénuée; je ne me
serais pas privé non plus d'aucune des choses qui sont contenues dans
l'idée que je conçois de Dieu, parce qu'il n'y en a aucune qui
me semble de plus difficile acquisition; et s'il y en avait quelqu'une, certes
elle me paraîtrait telle (supposé que j'eusse de moi toutes les
autres choses que je possède), puisque j'expérimenterais que ma
puissance s'y terminerait, et ne serait pas capable d'y arriver. [
E][
L]
31. Et encore que je puisse supposer que peut-être j'ai toujours été comme
je suis maintenant, je ne saurais pas pour cela éviter la force de ce
raisonnement, et ne laisse pas de connaître qu'il est nécessaire
que Dieu soit l'auteur de mon existence. Car tout le temps de ma vie peut être
divisé en une infinité de parties, chacune desquelles ne dépend
en aucune façon des autres; et ainsi, de ce qu'un peu auparavant j'ai
été, il ne s'ensuit pas que je doive maintenant être, si
ce n'est qu'en ce moment quelque cause me produise et me crée, pour ainsi
dire, derechef, c'est-à-dire me conserve. En effet c'est une chose bien
claire et bien évidente (à tous ceux qui considéreront
avec attention la nature du temps), qu'une substance, pour être conservée
dans tous les moments qu'elle dure, a besoin du même pouvoir et de la
même action, qui serait nécessaire pour la produire et la créer
tout de nouveau, si elle n'était point encore. En sorte que la lumière
naturelle nous fait voir clairement, que la conservation et la création
ne diffèrent qu'au regard de notre façon de penser, et non point
en effet. [
E][
L]
32. Il faut
donc seulement ici que je m'interroge moi-même, pour savoir si je possède
quelque pouvoir et quelque vertu, qui soit capable de faire en sorte que moi,
qui suis maintenant, sois encore à l'avenir: car, puisque je ne suis
qu'une chose qui pense (ou du moins puisqu'il ne s'agit encore jusques ici précisément
que de cette partie-là de moi-même), si une telle puissance résidait
en moi, certes je devrais à tout le moins le penser, et en avoir connaissance;
mais je n'en ressens aucune dans moi, et par là je connais évidemment
que je dépends de quelque être différent de moi. [
E][
L]
33. Peut-être
aussi que cet être-là, duquel je dépends, n'est pas ce que
j'appelle Dieu, et que je suis produit, ou par mes parents, ou par quelques
autres causes moins parfaites que lui ? Tant s'en faut, cela ne peut être
ainsi. Car, comme j'ai déjà dit auparavant, c'est une chose très
évidente qu'il doit y avoir au moins autant de réalité
dans la cause que dans son effet. Et partant, puisque je suis une chose qui
pense, et qui ai en moi quelque idée de Dieu, quelle que soit enfin la
cause que l'on attribue à ma nature, il faut nécessairement avouer
qu'elle doit pareillement être une chose qui pense, et posséder
en soi l'idée de toutes les perfections que j'attribue à la nature
Divine. Puis l'on peut derechef rechercher si cette cause tient son origine
et son existence de soi-même, ou de quelque autre chose. Car si elle la
tient de soi-même, il s'ensuit, par les raisons que j'ai ci-devant alléguées,
qu'elle-même doit être Dieu; puisque ayant la vertu d'être
et d'exister par soi, elle doit aussi avoir sans doute la puissance de posséder
actuellement toutes les perfections dont elle conçoit les idées,
c'est-à-dire toutes celles que je conçois être en Dieu.
Que si elle tient son existence de quelque autre cause que de soi, on demandera
derechef, par la même raison, de cette seconde cause, si elle est par
soi, ou par autrui, jusques à ce que de degrés en degrés
on parvienne enfin à une dernière cause qui se trouvera être
Dieu. [
E][
L]
34. Et il est
très manifeste qu'en cela il ne peut y avoir de progrès à
l'infini, vu qu'il ne s'agit pas tant ici de la cause qui m'a produit autrefois,
comme de celle qui me conserve présentement. [
E][
L]
35. On ne peut
pas feindre aussi que peut-être plusieurs causes ont ensemble concouru
en partie à ma production, et que de l'une j'ai reçu l'idée
d'une des perfections que j'attribue à Dieu, et d'une autre l'idée
de quelque autre, en sorte que toutes ces perfections se trouvent bien à
la vérité quelque part dans l'Univers, mais ne se rencontrent
pas toutes jointes et assemblées dans une seule qui soit Dieu. Car, au
contraire, l'unité, la simplicité, ou l'inséparabilité
de toutes les choses qui sont en Dieu, est une des principales perfections que
je conçois être en lui; et certes l'idée de cette unité
et assemblage de toutes les perfections de Dieu, n'a pu être mise en moi
par aucune cause, de qui je n'aie point aussi reçu les idées de
toutes les autres perfections. Car elle ne peut pas me les avoir fait comprendre
ensemblement jointes et inséparables, sans avoir fait en sorte en même
temps que je susse ce qu'elles étaient, et que je les connusse toutes
en quelque façon. [
E][
L]
36. Pour ce
qui regarde mes parents, desquels il semble que je tire ma naissance, encore
que tout ce que j'en ai jamais pu croire soit véritable, cela ne fait
pas toutefois que ce soit eux qui me conservent, ni qui m'aient fait et produit
en tant que je suis une chose qui pense, puisqu'ils ont seulement mis quelques
dispositions dans cette matière, en laquelle je juge que moi, c'est-à-dire
mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour moi-même, se trouve
renfermé; et partant il ne peut y avoir ici à leur égard
aucune difficulté, mais il faut nécessairement conclure que, de
cela seul que j'existe, et que l'idée d'un être souverainement
parfait (c'est-à-dire de Dieu) est en moi , l' existence de Dieu est
très évidemment démontrée. [
E][
L]
37. Il me reste
seulement à examiner de quelle façon j'ai acquis cette idée.
Car je ne l'ai pas reçue par les sens, et jamais elle ne s'est offerte
à moi contre mon attente, ainsi que font les idées des choses
sensibles, lorsque ces choses se présentent ou semblent se présenter
aux organes extérieurs de mes sens. Elle n'est pas aussi une pure production
ou fiction de mon esprit; car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d'y
ajouter aucune chose. Et par conséquent il ne reste plus autre chose
à dire, sinon que, comme l'idée de moi-même, elle est née
et produite avec moi dès lors que j'ai été créé.
[
E][
L]
38. Et certes
on ne doit pas trouver étrange que Dieu, en me créant, ait mis
en moi cette idée pour être comme la marque de l'ouvrier empreinte
sur son ouvrage; et il n'est pas aussi nécessaire que cette marque soit
quelque chose de différent de ce même ouvrage. Mais de cela seul
que Dieu m'a créé, il est fort croyable qu'il m'a en quelque façon
produit à son image et semblance, et que je conçois cette ressemblance
(dans laquelle l'idée de Dieu se trouve contenue) par la même faculté
par laquelle je me conçois moi-même; c'est-à-dire que, lorsque
je fais réflexion sur moi, non seulement je connais que je suis une chose
imparfaite, incomplète, et dépendante d'autrui, qui tend et qui
aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je
ne suis, mais je connais aussi, en même temps, que celui duquel je dépends,
possède en soi toutes ces grandes choses auxquelles j'aspire, et dont
je trouve en moi les idées, non pas indéfiniment et seulement
en puissance, mais qu'il en jouit en effet, actuellement et infiniment et, ainsi
qu'il est Dieu. Et toute la force de l'argument dont j'ai ici usé pour
prouver l'existence de Dieu consiste en ce que je reconnais qu'il ne serait
pas possible que ma nature fût telle qu'elle est, c'est-à-dire
que j'eusse en moi l'idée d'un Dieu, si Dieu n'existait véritablement;
ce même Dieu, dis-je, duquel l'idée est en moi, c'est-à-dire
qui possède toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien
avoir quelque idée sans pourtant les comprendre toutes, qui n'est sujet
à aucuns défauts, et qui n'a rien de toutes les choses qui marquent
quelque imperfection. D'où il est assez évident qu'il ne peut
être trompeur, puisque la lumière naturelle nous enseigne que la
tromperie dépend nécessairement de quelque défaut. [
E][
L]
39. Mais, auparavant
que j'examine cela plus soigneusement, et que je passe à la considération
des autres vérités que l'on en peut recueillir, il me semble très
à propos de m'arrêter quelque temps à la contemplation de
ce Dieu tout parfait, de peser tout à loisir ses merveilleux attributs,
de considérer, d'admirer et d'adorer l'incomparable beauté de
cette immense lumière, au moins autant que la force de mon esprit, qui
en demeure en quelque sorte ébloui, me le pourra permettre. Car, comme
la foi nous apprend que la souveraine félicité de l'autre vie
ne consiste que dans cette contemplation de la Majesté divine, ainsi
expérimenterons-nous dès maintenant, qu'une semblable méditation,
quoique incomparablement moins parfaite, nous fait jouir du plus grand contentement
que nous soyons capables de ressentir en cette vie. [
E][
L]
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